Une « arche de Noé » pour l’ours polaire
9 janvier 2026
9 janvier 2026
Malgré la fonte des glaces en mer, les ours polaires du Canada tiennent le coup. Des oursons blancs ont vu le jour en 2025, mais ces nouveau-nés sont fragiles. Scientifiques et communautés circumpolaires veulent les protéger de l’activité humaine en créant un refuge de glaces millénaires, en cas d’effondrement des banquises de l’Arctique.
Le « dernier refuge de glace » – aussi surnommé Arche polaire – est situé dans le Haut-Arctique, dans la région de Tuvaijuittuq, « là où la glace ne fond jamais » en inuktitut. C’est une zone de protection marine (ZPM) où les glaces sont considérées comme éternelles, au nord de l’île d’Ellesmere, qui se trouve elle-même dans le nord du Nunavut.
Un arrêté ministériel, adopté l’été dernier en vertu de la Loi sur les océans, protège cette zone pour les cinq prochaines années, pour limiter l’activité humaine sur une superficie de 319 411 km².
L’objectif ultime : créer une aire protégée et de conservation inuite à long terme. Il y a aujourd’hui 17 246 ours blancs au pays, comparativement à 16 232 en 2013, selon les données d’Environnement et Changement climatique Canada. Leur habitat s’étend des glaces de l’extrême nord de Terre-Neuve jusqu’aux banquises du Yukon.
« La population [d’ours polaires] canadienne est qualifiée de stable », précise par courriel la porte-parole du Ministère, Eleni Armenakis. « Leur présence est étroitement liée à la répartition de la glace de mer et à leur principale source de nourriture, les phoques. Dans les zones où la glace est saisonnière, les ours blancs fréquentent aussi les côtes terrestres et les îles lorsque la glace se retire durant l’été. »
Les ours polaires de la baie d’Hudson ont « la vie plus difficile que d’autres » à cause du réchauffement de la planète et des glaces qui disparaissent plus tôt dans l’année, explique Bruno Tremblay, professeur au département des sciences atmosphériques et océaniques de l’Université McGill, qui se passionne pour cet enjeu depuis plus de 15 ans.
« Les femelles de la baie d’Hudson en arrachent parce qu’elles doivent allaiter leurs petits de janvier à mars, même jusqu’en avril. Après cette période, elles ont quelques mois pour se nourrir, s’engraisser. Les glaces sont leur territoire de chasse. C’est critique à leur survie parce qu’elles ne mangent pas par la suite, un jeûne quasi complet de novembre à janvier. Avec l’effacement des banquises plus tôt dans l’année, on devine facilement que ça affecte leur taux de reproduction, la survie des oursons », détaille l’expert des océans.

PHOTO DAVID MCGEACHY, FOURNIE PAR ENVIRONNEMENT ET CHANGEMENT CLIMATIQUE CANADA
Le Canada abrite environ le tiers de la population mondiale d’ours polaires.
Chez Environnement et Changement climatique Canada, on ajoute que le nombre de nouveaux oursons est « extrêmement » difficile à comptabiliser à cause de l’étendue de leur territoire. Une ourse polaire peut avoir entre un et trois oursons. Les petits restent avec leur mère jusqu’à l’âge de 1 à 2 ans.
Les femelles ont tendance à revenir à la même tanière chaque année. Pour avoir un portrait plus complet, les sites de tanières sont donc observés dans 13 sous-populations dans différents habitats (détroit, bassin, baie). Dans l’ouest de la baie d’Hudson, les experts ont réussi à installer des colliers avec GPS permettant de connaître les emplacements des tanières et les déplacements des ours.
En avril, un ours a effrayé la population en se nourrissant dans les poubelles de la petite collectivité de West Saint Modeste, au Labrador, d’où il a ensuite nagé jusqu’à Blanc-Sablon, sur la Côte-Nord, au Québec, à une quarantaine de kilomètres. Une conséquence de la fonte des glaces, estiment les scientifiques.
La WWF-Canada (Fonds mondial pour la nature) multiplie les efforts pour veiller à la survie des ours polaires, avec le gouvernement et les communautés inuites. Au Nunavut, la chasse aux ours blancs est strictement encadrée, et les permis distribués par tirage au sort. Les communautés autochtones surveillent la cohabitation humains-ours.
Makivvik, l’organisme responsable du développement du Nunavik et des droits autochtones, a cependant décliné notre demande d’entrevue à ce sujet.
La réduction des émissions polluantes et la lutte contre les changements climatiques sont essentielles à la sauvegarde des banquises, explique Brandon Laforest, spécialiste principal de la WWF-Canada pour la conservation en Arctique. L’organisme mise sur la création de l’aire protégée et finance des groupes locaux qui embauchent des Inuits pour éloigner les ours des collectivités.
« Les ours polaires sont extrêmement résilients, mais on sait qu’il y a un déclin de leur population dans la baie d’Hudson et le nord du Labrador, souligne-t-il. La zone de protection marine désignée par un arrêt de Tuvaijuittuq deviendrait clairement l’arche de Noé si on devait connaître la disparition de la banquise circumpolaire. Il faut la protéger. »