L’économie océanique est en plein essor. Mais pour combien de temps ?

Le commerce et l’innovation ont stimulé la croissance, mais l’amplification des risques climatiques, la faiblesse de la gouvernance et le sous-investissement menacent l’avenir du secteur et la vie de 600 millions de personnes dans le monde.

L’économie océanique a été multipliée par 2,5 depuis 1995, dépassant la moyenne mondiale.

En 2023, le commerce des biens et services océaniques a atteint des niveaux records à 899 milliards de dollars et 1 300 milliards de dollars respectivement, soulignant l’importance croissante des activités maritimes pour les pays côtiers et insulaires. La pêche à elle seule fait vivre aujourd’hui 600 millions de personnes, vivant pour la plupart dans des pays en développement.

Il est important de noter que le commerce Sud-Sud est en plein essor. De 2021 à 2023, les exportations de poisson (primaire) ont augmenté de 43 % pour atteindre 19 milliards de dollars, tandis que les exportations de poisson transformé ont bondi de 89 % pour atteindre 23 milliards de dollars.

Pendant ce temps, l’océan reste largement inexploré, avec jusqu’à deux tiers des espèces marines non encore identifiées, et offrant un vaste potentiel. Le marché de la biotechnologie marine, estimé à 4,2 milliards de dollars en 2023, devrait atteindre 6,4 milliards de dollars d’ici 2025, grâce aux aliments marins à faible teneur en carbone, aux nouveaux antibiotiques et aux matériaux biosourcés.

Mais le changement climatique, la pollution, la surpêche, les lacunes réglementaires et le sous-investissement menacent l’avenir du secteur.

Le changement climatique et le défi du transport maritime

2024 a été l’année la plus chaude jamais enregistrée, avec des températures mondiales supérieures de 1,55 °C aux niveaux préindustriels (dépassant le seuil critique de 1,5 °C). Le réchauffement des eaux océaniques perturbe les écosystèmes marins, nuit aux poissons, réduit les récoltes et menace la sécurité alimentaire, en particulier pour les communautés côtières.

Les risques s’étendent au commerce maritime. L’élévation du niveau des mers et la sécheresse menacent les ports et les routes maritimes, tandis que les conditions météorologiques extrêmes retardent les expéditions et gonflent les coûts d’assurance.

Le secteur du transport maritime, responsable de 2,9 % des émissions mondiales, doit faire face à un coût annuel de décarbonisation compris entre 8 et 28 milliards de dollars, auxquels s’ajoutent jusqu’à 90 milliards de dollars pour la modernisation des infrastructures. La stratégie de gaz à effet de serre de 2023 de l’Organisation maritime internationale fixe des objectifs ambitieux, mais les progrès sont lents. Les carburants à faible teneur en carbone restent coûteux, les ports manquent d’infrastructures, le manque de coordination sur les carburants alternatifs entrave les investissements et les économies en développement ont du mal à financer la transition.

Pourtant, la plupart des plans nationaux sur le climat ignorent l’économie océanique. Sans une action urgente, le changement climatique compromettra à la fois l’économie océanique et le commerce mondial.

Le manque de données freine l’action

L’économie océanique représente 11 % des émissions mondiales de CO2, pourtant aucun ensemble de données complet ne relève les émissions dans les secteurs clés.

Le tourisme côtier et maritime représente à lui seul 4 % des émissions mondiales, mais les données officielles sont incomplètes. Le transport maritime, l’exploitation pétrolière offshore et la pêche sont mieux documentés, mais d’autres secteurs, tels que les ports et la construction navale, sont largement absents des évaluations mondiales des émissions de carbone.

L’élargissement de la base de données sur le commerce océanique de la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED) et des statistiques de la FAO sur la pêche pourrait contribuer à combler ces lacunes.

Commerce : libérer le potentiel en supprimant les obstacles

Les droits de douane élevés et les barrières non tarifaires limitent le potentiel du commerce Sud-Sud dans le secteur de la pêche. Les économies en développement appliquent des droits de douane moyens de 14 % sur les produits de la pêche entre elles, soit bien plus que les 3,2 % des pays à revenu élevé.

Le Système global de préférences commerciales (SGPC), un marché de 16 000 milliards de dollars entre 42 pays en développement, pourrait contribuer à stimuler les échanges en réduisant les droits de douane entre les pays en développement et en renforçant la coopération.

Dans le même temps, les exportations de substituts non plastiques d’origine marine, tels que les algues et les silicates, ne représentaient que 10,8 milliards de dollars en 2022, soit 1 % des exportations mondiales de plastique. La croissance est freinée par des droits de douane élevés, des réglementations obsolètes et des barrières commerciales. Le traité des Nations unies sur la pollution plastique, en cours de négociation, pourrait contribuer à débloquer ce marché en facilitant les échanges et en soutenant l’innovation dans le domaine des intrants marins naturels et durables.

Une économie océanique privée d’investissements

Malgré son ampleur, l’économie océanique reste cruellement sous-financée. En 2022, le financement mondial lié aux océans s’élevait à moins de 3 milliards de dollars, soit une fraction de ce qui est nécessaire.

La réalisation de l’objectif de développement durable n° 14 (vie aquatique) nécessite 175 milliards de dollars par an, mais seulement 30 milliards de dollars ont été décaissés depuis 2010, ce qui en fait l’objectif le plus sous-financé.

Pendant ce temps, l’industrie mondiale de la pêche reçoit environ 22 milliards de dollars de subventions néfastes, ce qui alimente la surpêche. Réorienter ces fonds et développer des mécanismes de financement mixtes pourraient contribuer à combler cet écart.

Qu’est-ce qui doit changer ?

L’économie océanique est à un tournant. Pour assurer une croissance durable et inclusive, cinq actions sont nécessaires de toute urgence :

  • Intégrer les secteurs liés à l’océan dans les plans nationaux sur le climat et la biodiversité afin d’accélérer l’adaptation et d’améliorer la résilience.

  • Finaliser le traité juridiquement contraignant sur la pollution plastique afin de réduire les déchets et de permettre l’utilisation de matériaux d’origine marine.

  • Réduire les barrières commerciales pour stimuler le commerce Sud-Sud de la pêche et de l’aquaculture.

  • Élargir la collecte de données sur les émissions, le commerce et les investissements liés aux océans.

  • Mettre fin aux subventions néfastes et augmenter le financement, en mobilisant des fonds publics et privés.

À l’approche du 5e Forum des Nations unies sur les océans (mars) et de la Conférence des Nations unies sur les océans de 2025 (juin), les décideurs politiques doivent agir maintenant. L’avenir de l’économie océanique en dépend.

Source: unctad