Une usine de 1 milliard pour du saumon sur la Côte-Nord ?

 

Le village de Baie-Trinité, sur la Côte-Nord, et ses 400 habitants pourraient accueillir la plus importante entreprise d’aquaculture au Québec : un projet de plus de 1 milliard de dollars qui progresse, tranquillement.

L’usine de saumon AquaBoréal vient de recevoir un appui de Québec dans le cadre du Plan d’action nordique 2023-2028 : un demi-million de dollars pour un projet qui dépasserait le milliard de dollars, dans son ensemble.

Les promoteurs d’AquaBoréal ont choisi Baie-Trinité, un village d’un peu plus de 400 habitants situé entre Baie-Comeau et Sept-Îles, pour la pureté de son eau. Ils comptent installer leurs bassins sur le site de l’ancienne scierie de la municipalité. La première phase, évaluée à autour de 400 millions de dollars, vise une production de 10 000 tonnes de saumons par année.

Tant l’envergure que la nature du projet ont de quoi faire sourciller les sceptiques. AquaBoréal dit être appuyé par une firme qui fait de l’aquaculture en Amérique du Sud et progresse dans la complexe démarche des autorisations. L’étape du BAPE a été franchie l’automne dernier. Le projet n’a pas eu besoin de consultations publiques.

ILLUSTRATION FOURNIE PAR AQUABORÉAL.

AquaBoréal compte installer ses bassins sur le site de l’ancienne scierie de Baie-Trinité, qui sera démolie pour faire place aux saumons.

À terme, l’entreprise compte fournir 80 emplois – ce qui ne sera pas sans amener des défis de logement dans une région où les propriétés en vente sont rares.

« On a eu des appels. Des gens sont prêts à faire des investissements immobiliers à Baie-Trinité », indique en entrevue Léopold Landry, promoteur d’AquaBoréal.

Si le projet est aussi bien accueilli sur la Côte-Nord, c’est qu’il va fournir des emplois toute l’année dans une région d’emplois saisonniers, liés à la pêche, elle-même très instable, poursuit l’homme qui a fait carrière dans le commerce des produits de la mer.

« Il faut diversifier l’économie de la Côte-Nord », insiste Léopold Landry.

Les promoteurs d’AquaBoréal sont aussi confiants dans leur capacité à mener leur projet à terme que discrets sur l’identité de leurs investisseurs. « Pour AquaBoréal, ce qui le distingue des autres projets passés qui n’ont pu voir le jour est la qualité de l’équipe actuelle qui est composée d’experts en aquaculture et en commercialisation », précise le porte-parole de l’entreprise, Philippe St-Jean.

Un autre projet d’aquaculture commerciale d’envergure progresse, cette fois en Outaouais. Samonix veut fournir 10 000 tonnes de salmonidés à sa pleine production. L’entreprise franchit elle aussi une étape à la fois : elle est en attente de son évaluation du BAPE. L’entreprise veut s’implanter sur la terre ferme près d’une ancienne usine de pâtes et papiers, à Litchfield. Coûts projetés : 415 millions de dollars.

 

Une nouvelle façon de faire

 

Ces deux projets de piscicultures font actuellement l’objet d’une analyse environnementale en vertu de la Procédure d’évaluation et d’examen des impacts sur l’environnement. Leur envergure est du jamais-vu en aquaculture au Québec.

« Ce sont des projets à impacts environnementaux majeurs, au même titre qu’une grande ferme », précise Marie-Michèle Tessier, de la direction de l’évaluation environnementale des projets terrestres au ministère de l’Environnement, de la Lutte contre les changements climatiques, de la Faune et des Parcs.

Leur développement est donc sous la loupe du ministère, comme le serait un projet minier ou d’enfouissement de déchets. La quantité de poissons prévue les a fait passer par cette procédure d’évaluation, qui est coordonnée par le ministère de l’Environnement et réalisée en collaboration avec tous les ministères et organismes concernés par les projets analysés, y compris le ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation (MAPAQ). L’analyse tient compte, notamment, de la raison d’être du projet, de ses enjeux, de ses impacts appréhendés sur le milieu, mais leur viabilité économique est l’entière responsabilité des instigateurs, précise-t-on au ministère.

Ultimement, c’est un décret gouvernemental qui autorisera le projet, fixera des conditions de réalisation ou le refusera.

 

Le développement d’une filière

 

En Haute-Mauricie, c’est plutôt de la truite arc-en-ciel que l’on souhaite produire.

L’élevage de truites Nayad est plus modeste que les usines à saumons à l’étude – et ne doit donc pas passer par le même processus d’évaluation. Mais si on devait produire ces 2000 tonnes de poissons à La Tuque, on doublerait dans ce seul lieu l’actuelle production annuelle totale de la province.

Voyant cela, la directrice générale de Nayad, Geneviève Marchand, parle du développement possible d’une nouvelle filière d’aquaculture commerciale au Québec, portée par le besoin d’autonomie alimentaire.

« Tant mieux s’il y a d’autres projets d’aquaculture », lance-t-elle à propos des deux autres grands projets qui font leur chemin, en parallèle.

« La souveraineté alimentaire a fait partie du discours de Mark Carney à Davos, poursuit Geneviève Marchand. Peut-être qu’on va avoir une oreille plus attentive de la part des gouvernements. Et ça serait important, parce qu’on importe une quantité astronomique de poissons alors qu’on a tout ce qu’il faut ici pour élever des poissons. »

IMAGE FOURNIE PAR NAYAD

L’usine prévue par Nayad, à La Tuque, sur le bord de la rivière Saint-Maurice.

Ce projet est évalué à environ 60 millions pour la première étape de 2000 tonnes ; 200 millions pour son ensemble. L’entreprise est en attente des certificats d’autorisation du ministère de l’Environnement afin d’aller de l’avant. Cela accélérera aussi le financement auprès « des investisseurs institutionnels québécois et canadiens ».

Car si l’aquaculture de cette ampleur est un défi technologique de taille – cette nouvelle vague d’aquaculture repose sur les technologies des systèmes de recirculation des eaux en circuit fermé –, le défi financier risque d’être titanesque.

« Les projets qui seront financés ont des technologies acceptées et reconnues par les fonds d’investissement spécialisés », dit Mathieu Farley, président de Samonix, le projet de l’Outaouais.

L’entreprise a un partenaire norvégien spécialisé dans l’élevage de saumon et un suédois, expert en systèmes de traitement de l’eau – qui ne sont toutefois pas les principaux investisseurs « à ce stade ». L’entrepreneur Mathieu Farley, comptable de formation, confie avoir lui-même financé les activités de Samonix, avec d’autres investisseurs.

« On a des ententes avec les partenaires afin qu’ils puissent investir de manière importante après les autorisations environnementales, précise-t-il. Tout est tributaire de cette étape. »

 

À quand les saumons du Québec ?

 

Samonix vise une pleine exploitation à la fin de 2029. AquaBoréal a calculé que son premier poisson sortira de l’usine deux ans après sa mise en fonctionnement. À ce stade-ci, l’entreprise vise à lancer la production au début de l’année prochaine.

Les projets ne sont pas irréalistes, mais risqués, estime Grant Vandenberg, professeur à la faculté des sciences de l’agriculture et de l’alimentation de l’Université Laval et spécialiste de l’aquaculture.

« C’est une question de coûts », rappelle-t-il. D’abord celui du poisson, sur le marché. « Au Chili, les coûts de production sont très bas. » Selon lui, ça va être difficile de livrer du poisson québécois à un prix comparable.

L’avantage au Québec, poursuit Grant Vandenberg, est le bas prix de l’électricité, mais les autres coûts sont très importants (même la nourriture pour ces poissons) et la production devra être faite en respectant « les normes les plus sévères du monde, ou presque ». Implanter une usine en région éloignée des grands centres comporte d’autres défis, ajoute ce spécialiste.

Croyez-vous que l’on va voir ces poissons d’aquaculture québécoise d’ici 2030 ?

« Si les promoteurs sont sérieux, s’ils savent ce qu’ils font, je dirais que oui. »

Source : La presse