Des PFAS omniprésents dans les eaux de baignade en France : « Même la mer n’est pas un sanctuaire »
9 juillet 2026
9 juillet 2026
C’est un nouveau témoignage de l’ampleur de la pollution aux PFAS : les eaux de baignade sont massivement contaminées par les polluants éternels. Et le littoral n’est pas épargné. Tels sont les résultats aussi surprenants qu’inquiétants d’une étude, publiée vendredi 3 juillet par l’association Surfrider Foundation Europe avec le laboratoire Eurofins, que Le Monde a pu consulter avant sa parution. Jusqu’ici, aucune étude d’ampleur n’avait permis de documenter en France la pollution des eaux de baignade aux PFAS (substances per- et polyfluoroalkylées, aussi appelées « polluants éternels » en raison de leur persistance dans l’environnement).
Océans, mer, lacs, rivières : entre juin et juillet 2025, 80 bénévoles de l’ONG ont réalisé des prélèvements sur 107 sites de baignade (80 plages littorales et 27 d’eau douce). L’analyse a été confiée au laboratoire Eurofins, déjà à l’origine d’études de référence sur la présence de PFAS dans l’eau potable ou les eaux de pluie. Des polluants éternels ont été retrouvés dans tous les échantillons. Au total, 23 PFAS différents ont été quantifiés.
Une molécule se distingue par son omniprésence, l’acide trifluoroacétique (TFA). L’Agence européenne des produits chimiques vient d’en confirmer la dangerosité en le classant « toxique pour la reproduction suspecté ». Issue principalement de la dégradation des gaz réfrigérants fluorés et de certains pesticides, cette molécule à chaîne ultracourte a été retrouvée dans tous les échantillons et à des concentrations qui ont surpris les experts d’Eurofins. Les teneurs moyennes en TFA atteignent 1 728 nanogrammes par litre (ng/l) pour les sites en eau douce et 356,5 ng/l pour les sites marins.
« Ces résultats sont déroutants. Même la mer n’est pas un sanctuaire, commente Coralie Sassolat, directrice générale des laboratoires Eurofins Hydrologie France. Nous nous attendions à trouver des PFAS de façon sporadique mais pas quasi systématique, et encore moins à de telles concentrations. Trois cent cinquante-six nanogrammes par litre en moyenne pour le TFA dans la mer, c’est très élevé, compte tenu de l’effet de dilution de masses d’eau importantes. » Pour les experts d’Eurofins, des investigations complémentaires sont désormais requises pour déterminer si les concentrations identifiées sont à risque pour l’environnement ou la santé humaine.
Baignade interdite
« En ce qui concerne le risque que représente le seul TFA pour les nageurs, ces niveaux constituent une exposition mineure par rapport aux chips ou aux sandwichs qu’ils mangent sur la plage, commente Hans Peter Arp, chimiste environnemental à l’université norvégienne de sciences et de technologie et expert reconnu des polluants éternels sur le plan international. Les PFAS peuvent s’accumuler à la surface de l’océan, dans l’écume et les embruns, en particulier les plus toxiques comme le PFOA et le PFOS. Je suis certain que si l’on avait mesuré la concentration dans les embruns, elle aurait été encore bien plus élevée, et c’est ce que les baigneurs inhalent en nageant et en s’allongeant sur la plage. »
Derrière le TFA, les deux PFAS les plus retrouvés sont précisément le PFOA (92,6 % des sites d’eau douce et 71 % des sites côtiers) et le PFOS (92,6 % des sites d’eau douce et 61,7 % des sites côtiers). En l’état actuel des connaissances scientifiques, le PFOA et le PFOS sont considérés comme les PFAS les plus à risque pour la santé : les deux molécules ont été classées « cancérogène pour les humains » et « cancérogène possible » par le Centre international de recherche sur le cancer, en 2023.
Aujourd’hui, la réglementation européenne sur la qualité des eaux de baignade ne prend pas en compte la pollution chimique. Seuls des paramètres bactériologiques (Escherichia coli et entérocoques intestinaux) font l’objet d’une surveillance pour autoriser ou non la baignade, comme c’est le cas par exemple pour les sites qui doivent rouvrir à partir du 4 juillet sur les rives de la Seine à Paris. Surfrider réclame depuis plusieurs années une réforme de la réglementation pour y inclure la surveillance de substances chimiques toxiques comme les PFAS.
Un pays l’a déjà fait, les Pays-Bas, un des plus à la pointe dans la gestion de la crise des polluants éternels. L’Institut national de la santé publique et de l’environnement néerlandais a fixé un seuil sanitaire (280 ng/l) pour les PFAS dans les eaux de surface au-delà duquel la baignade est interdite. Il a été calculé à partir de la somme de 26 PFAS, dont le TFA, pondérée en fonction de leur toxicité par rapport à une molécule de référence, le PFOA. Un site de baignade français testé par Surfrider dépasse largement ce seuil : la base nautique et de loisirs de Bédanne, sur la Seine, au sud de Rouen, avec un échantillon mesuré à 450 ng/l en appliquant la méthode de l’institut néerlandais.
Dépassement du seuil
Aujourd’hui, les PFAS sont seulement pris en compte dans les normes de qualité environnementale de la directive-cadre sur l’eau pour mesurer l’état chimique des eaux de surface et souterraines. Depuis le 11 mai, elles s’appliquent à 25 PFAS, dont le TFA. Lorsque Surfrider et Eurofins ont effectué leurs analyses, elles concernaient une seule molécule, le PFOS. Deux seuils ont été fixés par le législateur : 0,65 ng/l pour les eaux continentales et 0,13 ng/l pour les eaux de mer.
Environ 78 % des sites continentaux et 44 % des sites littoraux échantillonnés par l’ONG dépassent ces valeurs de référence et peuvent donc être considérés en « mauvais état chimique ». Et parfois dans des proportions importantes. Ainsi de la très fréquentée plage de Bordeaux Lac – où la qualité de l’eau est considérée comme « excellente », selon la directive européenne sur les eaux de baignade –, avec un échantillon mesuré avec une concentration de PFOS de 26 ng/l, soit 40 fois supérieur à la norme environnementale. Le lac de Bordeaux est aussi le site où le plus grand nombre de PFAS différents ont été quantifiés : 19.
Les niveaux de PFOS dépassent aussi le seuil de qualité environnementale sur les sites de baignade ouverts en 2025 sur la Seine (3,3 ng/l à Bras-Marie, à Paris) et sur la Marne (2,3 ng/l à la plage de Joinville-le-Pont, dans le Val-de-Marne). Au total, 14 et 15 PFAS ont été quantifiés sur ces deux sites. Sur le littoral, le record revient à la plage du Courant, à Mimizan (Landes), avec 4,10 ng/l quantifiés, devant celle du Jaï Nord, à Marignane (Bouches-du-Rhône), avec 2,7 ng/l, et de Villeneuve-lès-Maguelone (Hérault), avec 1,80 ng/l. Ces trois plages côtières cumulent aussi le plus grand nombre de molécules quantifiées (12, 12 et 11).
« Au vu de ces résultats alarmants, et au-delà de la menace pour les écosystèmes, il est légitime de s’interroger sur les risques encourus lorsque nous nous baignons ou surfons, commente Lucille Labayle, chargée de la qualité de l’eau à Surfrider. La santé de l’océan et [celle] de ses usagers ne doi[ven]t plus être les angles morts de la pollution aux PFAS. » Sur la base de son rapport, l’ONG formule plusieurs demandes à la Commission européenne. Elle l’invite d’abord à adopter, avant la fin de l’année 2026, le projet de restriction universel des PFAS, porté notamment par les Pays-Bas et le Danemark et endossé par l’Agence européenne des produits chimiques, afin de « stopper la pollution à la source ».
L’association appelle ensuite l’Union européenne à établir des normes de qualité chimique des eaux de baignade intégrant les PFAS et à renforcer les réseaux de surveillance, en particulier dans le milieu marin, afin de pouvoir identifier les sources de pollution et mettre en œuvre le principe pollueur-payeur pour dépolluer les sites contaminés.