« Attention, on a ouvert la porte du frigo antarctique », Jean-Louis Etienne, explorateur du bateau Persévérance

Le navire scientifique « Persévérance » a accosté à Nouméa au début du mois de mai dernier. Un bateau spécialement conçu pour la recherche et l’exploration des mers australes, tout en ayant un impact environnemental réduit. Jean-Louis Etienne, explorateur français, concepteur et propriétaire du navire, nous apporte son regard sur la situation actuelle de la planète et la vie à bord d’un engin tout à fait particulier.

rrivé depuis le début du mois de mai dans les eaux calédoniennes, le voilier scientifique Persévérance, a ouvert ses portes aux Calédoniens pour des visites. À son bord, plusieurs scientifiques et notamment Jean-Louis Etienne, explorateur français.

Nc1ère : Vous êtes médecin de formation, l’un des plus grands explorateurs français et, depuis plus de 40 ans, vous mettez surtout l’exploration au service de la science et de la connaissance des océans. Pourquoi était-ce important pour vous de faire escale ici, à Nouméa, qu’est-ce que vous aviez envie de partager avec les Calédoniens ?

Jean-Louis Etienne : Cette escale est dans nos têtes depuis longtemps. On était en Antarctique au mois de janvier février, on est remonté par la Tasmanie et donc on est revenu naturellement ici à Nouméa pour faire une escale. Un arrêt qui sera de longue durée puisque la prochaine expédition en Antarctique sera en janvier. Donc, on est bien installés ici, et on risque de rester au moins jusqu’au mois de décembre.

On a organisé plusieurs visites et c’est intéressant parce qu’on reçoit pas mal de scolaires, mais aussi du public de toutes origines. On leur explique ce que l’on fait avec des termes scientifiques, mais surtout avec beaucoup de pédagogie.

Nc1ère : Quand on monte à bord, on imagine l’aventure que vous menez, on imagine moins peut-être ce qu’elle nécessite pour pouvoir exister. Un grand voilier comme ça, forcément, c’est un équipage. On part pendant des mois et des mois en mer. Tout ça, on imagine, ça coûte très cher. Comment finance-t-on un tel projet scientifique ?

J-L. E. Pour le financement, il y a une part qui vient des partenariats, des sponsors et des mécènes. Pour trouver des partenaires, il faut proposer de bons projets, pertinents. C’est pour cela que l’on réalise beaucoup de projets sur les régions polaires, qui sont ma spécialité. Ce sont des acteurs importants du climat et des réserves de biodiversité incroyables. Ce sont des régions très éloignées et difficiles d’accès, qui ne sont pas souvent étudiées. C’est pour répondre à ce besoin que Persévérance a été conçu.

Nc1ère : Vous avez donc décidé de consacrer votre vie à ces régions polaires que vous évoquez. Et pourtant, ce qui s’y joue dépasse largement ces pôles. Quand on vit sur une petite île au milieu du Pacifique, comme ici en Nouvelle-Calédonie, on a l’impression que tout ça, c’est très loin. Et pourtant, il existe un lien entre ce qui se passe là-bas et notre quotidien ici…

J-L. E. : Le climat, c’est une machine thermique qui est caractérisée par l’échange entre la chaleur des tropiques, donc la chaleur qu’il fait en Nouvelle-Calédonie, et le froid des pôles. Pour faire simple, la nature va toujours dans le sens de l’équilibre et la Terre compte deux fluides : les courants océaniques et les courants aériens. Pour ce qui est des courants océaniques, ils se réchauffent ici beaucoup plus et vont se déplacer par le courant pour aller se refroidir dans les pôles. Tandis que les courants aériens déplacent la chaleur des tropiques vers le froid des pôles, mettant en place cette machine thermique.

Nc1ère : Et en 40 ans d’exploration, quel est le changement le plus spectaculaire et marquant que vous avez vu ?

J-L. E. : Le plus spectaculaire, c’est le pôle Nord. À la base, c’est un océan gelé qu’on appelle la banquise. Effectivement, avec le réchauffement climatique, ça se voit : la banquise régresse de plus en plus rapidement. Et donc, je dis tout le temps : « attention, on a ouvert la porte du frigo antarctique ». On a besoin de ce froid pour faire fonctionner la machine climatique et donc pour compenser la chaleur équatoriale et tropicale.

Ce que l’on voit dans le Nord, c’est une régression de la banquise. Un phénomène que l’on observe aussi en Antarctique, dans le Sud, avec l’apparition, en périphérie du continent de glace, de ce qu’on appelle un vêlage. C’est-à-dire qu’il y a de plus en plus d’icebergs dans les eaux. À l’heure actuelle, ces deux pôles, d’une importance majeure, perdent beaucoup de glace et ces glaces vont nous manquer dans le cadre du réchauffement climatique.

Nc1ère : C’est le discours que vous tenez aux enfants qui viennent visiter votre bateau. Quel est pour vous le message essentiel à leur faire passer, dans la mesure où ils vivent au contact de l’océan en permanence ?

J-L. E. : L’océan, c’est le grand régulateur du climat. Il nourrit la moitié de l’humanité. Il est très sensible au réchauffement climatique. C’est quelque chose qu’il faut surveiller. Aux enfants qui me regardent comme un explorateur extraterrestre, je dis : « il y a quelque chose d’important que j’aimerais vous expliquer. Si vous avez une envie, un but ou objectif, c’est le plus important. Parce que si vous avez une envie, c’est déjà un bon capital. Par contre, ce n’est pas parce que tu as envie que ça va être facile. Avec du temps, du travail et de la persévérance, c’est ainsi qu’on réalise nos objectifs dans la vie« .

Nc1ère : Vous approchez de vos 80 ans, on pourrait se dire que vous pourriez tenter de lever le pied, mais pas du tout. Pourquoi est-ce que vous souhaitez continuer à transmettre aux autres ?

J-L. E. : C’est l’amour de ce que je fais. Effectivement, je n’ai pas les mêmes forces qu’avant, mais j’éprouve la même tentation. Et surtout, je sais qu’il faut résister à la tentation de l’abandon. Quand on se lance, c’est quelque chose qui est compliqué des fois, et d’ailleurs, c’est toujours ce que je dis aux jeunes et à tous les autres qui veulent aussi tenter l’aventure.

Source : France info