Changement climatique : « On est entré dans une période d’extinction des glaciers de montagne »

 

Les glaciers stockent aujourd’hui environ 68% de l’eau douce de la planète et près de 95% de toute cette glace se trouve dans des régions proches des pôles. Pourtant, leur fonte ne fait que s’accélérer à cause du changement climatique. Dans son livre « Sentinelle, voyage au cœur des glaciers » paru aux éditions Harper Collins, la glaciologue Heïdi Sevestre alerte sur une accélération importante de leur fonte et les conséquences qu’elle aura sur nous. Interview dans Tendances Première sur RTBF La Première.

Si les glaciers peuvent sembler loin de nous, ils jouent pourtant un rôle essentiel pour notre écosystème. Heïdi Sevestre rappelle notamment que les glaciers contiennent une quantité importante de l’eau douce de la planète. Aujourd’hui, c’est pratiquement deux milliards d’êtres humains qui sont dépendants de cette eau pour leur consommation directe, mais aussi pour l’agriculture ou pour la production énergétique.

La fonte des glaciers entraînerait aussi d’importantes conséquences sur nos territoires. Lorsque l’eau des glaciers fond, elle participe directement à l’élévation du niveau des mers. « Il y a un milliard de personnes entre 0 et 10 mètres d’altitude. […] Si toutes les glaces de l’Antarctique autour du pôle Sud venaient à fondre, on pourrait avoir une augmentation du niveau des mers jusqu’à 58 mètres. On n’en est pas du tout là, mais même une petite fraction nous touchera tous, y compris en Belgique« , explique la glaciologue.

 

Des risques de catastrophes naturelles de plus en plus fréquentes

 

La fonte accélérée des glaciers favorise également l’apparition de nouvelles catastrophes naturelles. L’un des phénomènes les plus connus le « Glacial Lake Outburst Floods » ou GLOF. Ce sont des déversements d’eau, soudains et importants, provenant de lacs glaciaires. Parfois, l’eau ne tombe pas en surface mais s’accumule au sein du glacier. Elle est arrêtée en premier temps par une barrière de glace mais lorsque la barrière cède toute l’eau est libérée en même temps : « C’est des millions de personnes aujourd’hui qui sont menacées par ça. […] Pensons aux Andes et à l’Himalaya, là où on a finalement moins de mesures et aussi moins de ce qu’on appelle des systèmes d’alertes précoces. En fait, comment est-ce qu’on arrive à prévenir des villages de très haute altitude que dans 30 secondes, une minute, il va y avoir une vague qui va arriver et qui peut être gigantesque et qui risque de tout détruire sur son passage ?« , déplore Heïdi Sevestre.

En 2024, la Bérarde, au pied de la barre des Écrins (en Izère), avait été détruite à cause de ce phénomène dans la nuit du 20 au 21 juin 2024. Une coulée de boue et de pierres avait alors ravagé plusieurs maisons du village.

Une catastrophe similaire s’est produite dans les Alpes suisses en mai 2025. Le glacier du Birch s’était effondré sur le village de Blatten, rappelle la glaciologue : « La montagne, avec le dégel de ce qu’on appelle le pergélisol ou le permafrost, une sorte de ciment naturel dans les montagnes qui maintient les montagnes telles qu’elles sont, la montagne s’est mise à fondre. Une partie de la montagne s’est effondrée sur un glacier et le glacier lui-même s’est effondré sur (le village)« .

© Sean Gallup/Getty Images

 

Le rôle de l’activité humaine dans la fonte des glaciers

 

Les glaciers ont toujours connu des périodes d’avancée et de recul au cours de l’histoire de la Terre. Mais depuis la révolution industrielle au 19e siècle, le recul des glaces s’accélère à une vitesse sans précédent à cause de l’activité humaine : « On sait qu’aujourd’hui, les glaciers sortent d’une petite période où il faisait relativement froid, avec pas mal de neige, où les glaciers étaient plutôt heureux. Mais aujourd’hui, il est indiscutable que l’empreinte humaine accélère considérablement la fonte des glaces. […] On est vraiment en train d’entrer dans une période d’extinction des glaciers de montagne« .

Heïdi Sevestre insiste néanmoins sur le fait que la situation peut changer si l’on venait à baisser nos émissions de gaz à effet de serre : « Pour chaque kilo de CO2, de gaz à effet de serre qu’on émet, c’est 16 kilos de glace qui fondent. Si on veut vraiment sauver les glaciers, on le sait, il n’est pas trop tard, […] il faut qu’on essaie de décarboner et aussi d’aider nos puits de carbone le mieux possible« .

 

L’action politique climatique

 

Selon elle, il est donc essentiel d’agir autour de la question climatique. Elle dénonce le fait que les questions environnementales soient souvent balayées pour des questions économiques. Les conséquences du réchauffement climatique touchent directement l’économie, la sécurité alimentaire et énergétique, ainsi que le quotidien des populations, rappelle-t-elle : « Aujourd’hui, je pense qu’on a vraiment un rôle important à jouer pour leur expliquer que finalement, la fonte des glaces, c’est aussi une question de pouvoir d’achat. C’est aussi une question de santé humaine. C’est une question de sécurité énergétique, de sécurité alimentaire« . Par exemple, si les aéroports ou les ports maritimes se retrouvent sous les eaux, les produits ou la nourriture deviendront très durs à acheminer d’un territoire à un autre, prévient la glaciologue.

Heïd Sevestre déplore la baisse des financements scientifiques face au changement climatique malgré leur importance pour appréhender notre futur. Elle considère que l’inaction climatique des responsables politiques est un choix de société : « Si on décide de ne rien faire, c’est vraiment un choix et c’est criminel. Aujourd’hui, on ne peut pas ne pas travailler sur la lutte contre le changement climatique et l’érosion du vivant. Et donc, aidez-nous. Nous, on n’attend que ça, les scientifiques« .

Source : RTBF