Mission Neptune : explorer l’océan profond pour éclairer sa gouvernance

Lancée dans le prolongement de la Troisième Conférence des Nations unies sur l’Océan (UNOC3), la mission Neptune vise à structurer un effort international d’exploration de l’océan profond au service de la gouvernance de l’Océan. Portée par le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères avec le soutien de l’Ifremer, elle s’inscrit dans un contexte marqué à la fois par l’entrée en vigueur de l’Accord portant sur l’utilisation durable de la diversité biologique marine des zones ne relevant pas de la juridiction nationale – dit « Accord BBNJ » –, par la montée en puissance des ambitions de protection de l’Océan et par l’émergence de nouveaux enjeux liés aux grands fonds marins. Pensée comme un programme scientifique international, la mission associe exploration, production de connaissances, coopération internationale et mobilisation d’acteurs publics et privés autour des grands enjeux de l’océan profond. Elle repose sur une logique de coordination et de mise en cohérence des capacités d’exploration, avec l’ambition de renforcer les connaissances scientifiques utiles à la gouvernance de l’Océan.
Dans ce cadre, l’Ifremer joue un rôle déterminant, à la fois par ses capacités scientifiques et opérationnelles, par son expertise sur l’océan profond et par son rôle d’appui aux politiques publiques. La présente note vise à préciser les fondements, les objectifs et les modalités de cette articulation. Au-delà de sa dimension scientifique, la mission porte également une ambition stratégique plus large. Dans un contexte de recomposition de la gouvernance internationale de l’océan, d’amplification des enjeux liés aux espaces marins profonds et d’émergence de nouveaux acteurs de l’exploration, la mission Neptune offre à la France un cadre susceptible de renforcer simultanément son influence scientifique, sa capacité d’initiative diplomatique et son rôle dans les futurs cadres de gouvernance de l’Océan.

1 Répondre à un déficit de connaissance devenu un enjeu de gouvernance

Les grands fonds marins représentent près des deux tiers de la surface terrestre et constituent le plus vaste habitat de la planète. Ils demeurent pourtant largement méconnus : seuls 28,7 % des fonds marins mondiaux sont aujourd’hui cartographiés selon les standards modernes et moins de 0,001 % de ces espaces ont fait l’objet d’une observation directe par un sous-marin habité ou un robot téléopéré. Alors même que les connaissances sur les écosystèmes marins profonds demeurent encore largement insuffisantes, la mission Neptune s’inscrit dans un contexte marqué par la montée en puissance des ambitions de protection et de régulation de l’Océan – aires marines protégées (AMP) en haute mer, objectif 30×30, entrée en vigueur du traité BBNJ, discussions autour des ressources génétiques marines ou encore négociations relatives aux grands fonds marins au sein de l’Autorité internationale des fonds marins (AIFM). Ainsi les espaces situés au-delà des juridictions nationales concentrent-ils désormais des enjeux scientifiques, environnementaux et politiques majeurs, sans pour autant disposer d’une base de connaissance stabilisée et partagée permettant d’éclairer pleinement la décision publique.
La mission repose dès lors sur l’idée que la gouvernance de l’Océan ne peut durablement se construire tant que ces espaces resteront largement inexplorés. Dans ce contexte, l’enjeu n’est pas uniquement de produire davantage de données, mais aussi de renforcer les capacités d’exploration et de connaissance de l’océan profond, afin de mieux en comprendre le fonctionnement et les dynamiques qui en déterminent l’évolution. À cet égard, Neptune se distingue des dispositifs principalement fondés sur l’observation continue de l’Océan. La mission relève d’abord d’une logique d’exploration et vise à identifier les zones encore peu connues, cartographier les habitats profonds, documenter la biodiversité et approfondir les connaissances sur les interactions entre les écosystèmes (grands fonds et colonne d’eau), le climat et les activités humaines. L’exploration scientifique des grands fonds y est envisagée comme une condition nécessaire à l’élaboration de politiques de protection, de conservation et de gestion fondées sur des connaissances solides.
Les défis scientifiques identifiés dans le cadre de la mission, structurés autour de huit grandes priorités définies par le comité scientifique international, illustrent cette ambition en couvrant notamment la cartographie des habitats profonds, l’étude des zones de forte abondance biologique et des monts sous-marins, l’exploration des écosystèmes associés aux sources d’énergie géochimique, la compréhension du rôle de l’océan profond dans les équilibres climatiques, l’analyse des trajectoires de la biodiversité et l’étude des ressources génétiques marines dans une perspective de conservation et d’utilisation durable. La mission accorde également une importance particulière au développement de nouvelles capacités d’exploration, à travers l’utilisation de technologies avancées, de systèmes autonomes, de nouvelles approches de modélisation et d’outils tels que les jumeaux numériques de l’Océan.
Au-delà de la seule production de connaissances, la mission Neptune vise ainsi à renforcer les bases scientifiques nécessaires à la gouvernance internationale de l’Océan et entend contribuer à rendre les connaissances sur l’océan profond plus accessibles, plus structurées et plus directement mobilisables dans les cadres de décision internationaux.
Dans un paysage encore largement fragmenté, elle entend aussi donner une cohérence à des initiatives dispersées et à faire converger les dynamiques existantes en structurant un cadre d’action commun.

Une singularité : faire le lien entre science, diplomatie, financement et mobilisation


La mission Neptune se distingue par sa capacité à articuler des dimensions qui restent le plus souvent disjointes :
• elle coordonne des initiatives scientifiques aujourd’hui dispersées, en leur donnant des priorités communes ;
• elle met les scientifiques en interaction avec les arènes de décision, notamment dans le cadre de la mise en œuvre du traité BBNJ ;
• elle mobilise des financements diversifiés, en intégrant des acteurs publics, philanthropiques et privés ;
• elle contribue à structurer un récit collectif autour de l’océan profond, afin de rendre visibles des enjeux encore largement absents des représentations

2 Structurer un espace d’exploration aujourd’hui fragmenté 

L’un des apports de la mission Neptune tient à sa capacité à organiser un espace d’exploration aujourd’hui profondément fragmenté. Malgré la multiplication des initiatives scientifiques sur l’océan profond, celles-ci demeurent largement dispersées, portées par des logiques nationales, institutionnelles ou thématiques, sans réelle mise en cohérence à l’échelle internationale. Ce constat vaut à plusieurs niveaux. D’une part, les campagnes océanographiques sont majoritairement définies de manière autonome, selon des priorités scientifiques propres à chaque institution et chaque pays, sans vision consolidée et partagée des zones où se concentrent les efforts d’exploration et où persistent les principales lacunes de connaissance. D’autre part, les capacités d’exploration elles-mêmes se recomposent : aux flottes scientifiques publiques s’ajoutent désormais des acteurs privés et philanthropiques qui disposent de moyens significatifs, déployés selon des agendas distincts, parfois peu articulés avec les priorités scientifiques ou de gouvernance.
Dans ce contexte, la mission Neptune introduit une rupture méthodologique. Elle ne vise pas à se substituer aux initiatives existantes, mais à les organiser en leur donnant un cadre commun. Elle repose ainsi sur une logique de coordination souple, fondée à la fois sur l’orientation ex ante des efforts d’exploration et sur la labellisation ex post de campagnes contribuant aux objectifs de la mission. Ce double mécanisme permet d’inscrire des initiatives hétérogènes dans une dynamique collective, sans remettre en cause leur autonomie. Concrètement, cette structuration passe par la mise en relation de trois dimensions jusqu’ici disjointes : i) les capacités disponibles (navires, technologies, équipes), ii) les zones effectivement explorées, et iii) les lacunes de connaissance identifiées comme prioritaires au regard des enjeux scientifiques et de gouvernance. Le croisement de ces éléments doit permettre de définir des priorités d’exploration partagées, d’orienter plus efficacement les campagnes futures et d’éviter une dispersion des moyens sur des zones déjà bien documentées.

Un cadre de mise en cohérence pour l’action scientifique et politique


Neptune introduit plusieurs évolutions dans la manière de conduire l’exploration de l’Océan profond :
• elle rend visible l’existant, en produisant une vision consolidée des efforts d’exploration à l’échelle internationale ;
• elle définit des priorités collectives, en identifiant des zones d’exploration stratégiques au regard des enjeux scientifiques et politiques ;
• elle oriente les campagnes scientifiques, en favorisant leur convergence vers ces priorités, sans remettre en cause les logiques institutionnelles existantes ;
• elle organise la circulation des connaissances, en veillant à leur structuration, leur partage et leur mobilisation dans les cadres de gouvernance.

Au-delà de ces aspects, la mission introduit un élément déterminant : la capacité à articuler production scientifique et processus de décision. À cet égard, elle ne se limite pas à un rôle de coordination technique. Elle vise explicitement à créer un continuum entre exploration, production de connaissances et appropriation par les acteurs publics. Le programme des « Neptune Fellows » illustre cette ambition. Ce dispositif vise à associer chercheurs et experts aux travaux diplomatiques, institutionnels et scientifiques liés à la gouvernance de l’Océan, afin de favoriser les échanges entre communautés de recherche et décideurs. En plaçant ces profils au contact direct des arènes internationales, la mission cherche à faciliter la traduction des résultats scientifiques en connaissances mobilisables dans les négociations et les politiques publiques. Cette articulation constitue une évolution significative par rapport aux dispositifs existants, généralement centrés sur la production de connaissances sans organiser leur insertion dans les processus décisionnels. En ce sens, Neptune se positionne à la fois comme un dispositif scientifique et comme un levier pour la gouvernance de l’Océan, en contribuant à réduire le décalage entre ce qui est connu, ce qui reste inexploré et ce qui est décidé.


3 L’Ifremer et la mission Neptune : une convergence structurelle au service d’une ambition internationale

L’implication de l’Ifremer dans la mission Neptune ne relève pas d’un positionnement opportun, mais d’une convergence structurelle entre les objectifs de la mission et les capacités propres de l’Institut. À la croisée des enjeux scientifiques, opérationnels et institutionnels, l’Ifremer apparaît comme un acteur en mesure de contribuer de manière décisive à la structuration et au déploiement de Neptune, sans pour autant en constituer le centre exclusif.
Cette cohérence repose d’abord sur un alignement direct avec les priorités scientifiques de l’Institut. Depuis sa création en 1984, l’exploration de l’océan profond constitue l’un de ses axes structurants, mobilisant à la fois des équipes de recherche spécialisées, des infrastructures importantes, des capacités technologiques et une expérience accumulée de longue date dans la conduite de campagnes océanographiques. À ce titre, Neptune ne crée pas un nouveau champ d’intervention pour l’Ifremer, elle prolonge et met en cohérence des compétences et des activités déjà au coeur de son mandat.
Au-delà de cette proximité thématique, l’Ifremer dispose d’atouts opérationnels déterminants pour la mise en oeuvre de la mission. La Flotte océanographique française, opérée au bénéfice d’une large communauté scientifique (CNRS, IRD, MNHN, SHOM, universités…), constitue un outil majeur pour l’accès aux zones profondes, la conduite de campagnes complexes et le déploiement d’instrumentations avancées. La capacité de l’Ifremer à articuler recherche scientifique et moyens d’exploration lui confère une position singulière dans le paysage français et international, et explique son rôle dans l’architecture de Neptune.
L’Ifremer apporte également une capacité de structuration scientifique essentielle. À travers son implication dans la mise en place et l’animation du conseil scientifique de la mission, il contribue à définir les priorités de recherche, à évaluer les projets soutenus et à garantir la robustesse scientifique des orientations retenues. Ce rôle, qui s’inscrit dans une logique d’appui aux politiques publiques, permet d’assurer la crédibilité de la mission tout en maintenant une articulation étroite entre production de connaissances et enjeux de gouvernance.

 

Une contribution structurante à la mission Neptune L’apport de l’Ifremer à Neptune peut être résumé autour de trois fonctions complémentaires :


• une capacité scientifique reconnue, fondée sur des équipes spécialisées et une expertise internationale sur les écosystèmes profonds ;
• un rôle de structuration et de coordination, en appui à la définition des priorités scientifiques et à l’organisation de la mission ;
• une interface avec l’action publique, permettant de relier les travaux scientifiques aux besoins exprimés dans les cadres internationaux, en particulier dans le contexte du traité BBNJ.

Cette contribution s’inscrit toutefois dans une logique d’ouverture et de partenariat et doit se comprendre dans le cadre plus large d’une initiative conçue dès l’origine comme internationale et multilatérale. Si l’Ifremer en constitue un appui scientifique et opérationnel majeur et joue un rôle important dans l’architecture de la mission, celle-ci tire sa force de sa capacité à fédérer un ensemble d’acteurs variés –institutions scientifiques, agences, fondations, partenaires internationaux – dans une logique de coopération partagée.

Dans cette perspective, l’Ifremer se positionne comme un acteur central mais non exclusif. Il contribue à organiser, à soutenir et à crédibiliser la mission, tout en laissant pleinement place à l’implication d’autres partenaires, qu’ils soient publics, privés ou issus de la sphère académique internationale. Cette posture est d’autant plus essentielle que la mission s’inscrit dans une dynamique multilatérale, héritée de son inscription dans le prolongement de l’UNOC3 et plus largement des négociations internationales sur la gouvernance de l’Océan.
Au-delà de ses objectifs scientifiques, la mission Neptune constitue ainsi un levier stratégique pour la France. En articulant exploration, production de connaissances, coopération internationale et dialogue science-décision, elle offre un cadre susceptible de renforcer simultanément l’influence scientifique française, sa capacité d’initiative dans les débats internationaux sur l’Océan et sa contribution à l’élaboration de ses futurs cadres de gouvernance. Dans un contexte marqué par la montée en puissance de nouveaux acteurs, de nouvelles capacités d’exploration et de nouveaux modes de financement, Neptune participe ainsi à la capacité de la France à demeurer un acteur de référence dans les grandes dynamiques internationales liées à l’Océan.

Source : Ifremer