Fabienne Delfour La spécialiste des cétacés veut montrer les émotions animales pour émerveiller et pousser a leur protection
24 avril 2026
24 avril 2026
A quoi pensent les cachalots au fond des mersLes orques sont-elles capables de colère ? Et les dauphins, peuvent-ils aimer ? Fabienne Delfour, 58 ans, est éthologue, spécialisée dans le comportement des cétacés, et depuis plus de trente ans, elle cherche à faire des liens entre « animaux humains et non humains ». « Les animaux vivent leur vie à la première personne, avec leur propre expérience du monde », pose-t-elle d’emblée, attablée dans un café du VIIIe arrondissement de Paris, où elle est de passage pour parler de son dernier livre La Sensibilité du cachalot.
Derrière ses grandes lunettes rondes, elle raconte le travail d’une vie : démontrer que les mammifères marins ressentent des émotions. Elle en est sûre, et elle le prouve scientifiquement : les animaux raisonnent, apprennent, se font parfois la guerre, se défendent les uns les autres au sein d’un groupe. Et même les unes les autres, lorsque les mâles se font trop pressants.
« J’ai vu des femelles [cétacées] âgées détourner l’attention de mâles trop insistants sexuellement à l’égard de l’une d’entre elles », écrit-elle.
C’est là toute son ambition : comprendre la sensibilité animale et la montrer au public dans l’espoir de susciter l’émerveillement. De là, dit-elle, naît l’envie de protéger le vivant, qui s’effondre à mesure que les activités humaines grignotent les conditions mêmes de la vie sur la Terre.
Enseignante vacataire à l’École nationale vétérinaire de Toulouse et chercheuse associée à l’Institute of Language, Communication and the Brain d’Aix-Marseille Université, Fabienne Delfour est aussi experte auprès de l’Union internationale pour la conservation de la nature. Voilà pour le pédigrée.
Pourtant, les débuts ont été durs. « Quand j’ai décidé d’étudier les mammifères marins, personne n’en voyait l’intérêt. Puis, il y a eu le phénomène Grand Bleu, qui a décrédibilisé mon travail. On me disait que j’étais amoureuse des dauphins, c’était devenu l’animal mignon. »
Sans compter que les sciences et la mer, des mondes d’hommes, ne s’intéressent guère aux émotions animales, tournées en ridicule. « À chaque fois que je montais sur un bateau, le capitaine me demandait où était le directeur de la mission. »
Aujourd’hui, enfin, l’empathie est la norme en éthologie. Et la nouvelle génération de chercheuses s’impose. « Je suis admirative de ces jeunes femmes qui savent dire non. Qui refusent ce qui nous a été imposé », loue-t-elle.
Sa vocation naît d’une opportunité. Après une maîtrise de sciences naturelles, Fabienne Delfour cherche un stage de fin d’études auprès des éléphants. « Aucun chercheur ne m’a répondu. Alors, je me suis tournée vers mon plan B, les mammifères marins. Seul le bio-acousticien canadien John K. Ford, spécialiste des orques, a accepté de me recevoir », se souvient-elle.
L’expert avait la particularité de travailler en milieu naturel et en parc zoologique, une approche que Fabienne Delfour reproduira en étudiant les dauphins du parc Astérix.
C’est ainsi qu’au début des années 1990, la jeune scientifique s’envole vers la Colombie-Britannique où, enfermée dans les bureaux « sombres et glacés » de l’Aquarium de Vancouver, elle écoute inlassablement des vocalises de cétacés.
Mais l’essentiel est ailleurs : elle se languit de voir les animaux, d’aller au contact. Au détour d’une première mission non loin de l’île de Vancouver, elle découvre les turbulences du terrain : le mauvais temps en mer, la technologie qui plante, les blessures… Qu’importe, la passion ne la quittera plus.
De retour en France, elle passe son doctorat en éthologie cognitive à Toulouse, puis repart en mer. Hawaï, les Bahamas, La Réunion… Elle s’immerge dans le bleu des océans et laisse les animaux venir à sa rencontre.
« Les cétacés apprennent aussi de nous. Lorsque l’on s’approche d’eux, ils nous observent. Je refuse qu’ils m’associent à un dérangement. »
Car les dangers pèsent déjà lourd sur la faune océanique : réchauffement climatique, pollution plastique, tourisme de masse — avec l’essor des tour-opérateurs, peu regardants sur le bien-être animal.
« Il y a trente ans, notre bateau de scientifiques était le seul à s’approcher des cétacés. Aujourd’hui, on fait la queue. Les touristes les suivent à la trace, nagent à leurs côtés. Qu’est-ce que vous ressentiriez à leur place ? »
Petite déjà, Fabienne Delfour s’émerveille du vivant qui l’entoure. Elle se glisse dans la niche de sa chienne pour voir le monde à travers ses yeux. « Je m’imaginais à sa place et ça me fascinait. »
Son enfance se déroule à la campagne, dans le Lot, entre les champs qu’elle parcourt à vélo, dès l’aube, pour observer les oiseaux, et le potager familial qu’elle chérit.
« Chez moi, il y avait Pénélope, une poule naine, et le lapin Mimosa. Je garde un souvenir très joyeux de cette vie-là, au contact des animaux. »
Sa mère, institutrice, la pousse à toujours se donner une chance, quels que soient ses projets. « J’ai vu sa force quand mon père, militaire, est mort dans l’accident de son camion de pompier bénévole. Je sais ce que je lui dois. » Son frère, Laurent, avait 1 an, elle seulement 4.
Si aujourd’hui elle ralentit la cadence — moins d’avions, moins de viande, plus de seconde main — elle plaide aussi pour tempérer la productivité scientifique, pour « prendre le temps d’affiner nos questions, interagir avec d’autres disciplines et ne pas réduire l’animal à une statistique ».
Son engagement et son intégrité lui valent les louanges de ses collègues et amis. « Fabienne a toujours mené ses recherches avec une ténacité remarquable », pointe Raphaël Chalmeau, qui la connaît depuis les bancs du doctorat, et souligne le caractère visionnaire de ses travaux.
« C’est une battante », remarque aussi John Jackson, réalisateur de films documentaires, qui l’a vue supporter des conditions de mer particulièrement difficiles lors du Sardine Run.
La migration de ces petits poissons, en Afrique du Sud, est un spectacle à part entière où oiseaux, manchots, dauphins, rorquals et requins viennent festoyer par milliers. « Sa rigueur est essentielle pour la narration de nos films. Elle rend accessibles des concepts compliqués et éloignés du grand public », poursuit-il.
Mais comment revenir au tohu-bohu des vies humaines quand on vit l’aventure au large ?
« J’avais tendance à idéaliser les missions, un cocon où on est entre passionnés. Puis, j’ai compris que j’avais aussi besoin de rentrer chez moi, à Toulouse, retrouver ma famille et mes amis », reconnaît-elle.
Là, elle flâne le long de la Garonne, lit beaucoup, comme cet ouvrage, L’Invention de la mer, de Laure Limongi, qui l’a particulièrement marquée. Elle aime aussi la photographie, la peinture.
Elle n’a pas d’enfants, vit seule « mais n’est pas seule ». Elle ne revendique pas de spiritualité, mais le souci de l’autre, humain et non humain. Pas encartée, elle se situe tout de même à gauche, déplore que l’environnement n’irrigue pas tous les partis et croit fort aux pouvoirs de l’art pour défendre la « vision buissonnante » du vivant.