Kpler, l’entreprise qui cartographie en temps réel les flux de pétrole et des matières premières dans le monde
19 mars 2026
19 mars 2026
On se souvient de la guerre du Golfe de 1990 comme étant la première diffusée en direct sur les télévisions du monde entier. On se souviendra peut-être de celle menée actuellement par les Etats-Unis et Israël en Iran comme étant la première à être suivie en temps réel sur des cartes animées, et grâce à des millions de données détaillant les infrastructures attaquées, le nombre de navires bloqués, leur cargaison, leur origine, leur destination, le pavillon dans lequel ils sont enregistrés, ou encore l’identité de leurs propriétaires.
Derrière ces données se cache l’entreprise Kpler, créée à Paris en 2014 par deux Français, Jean Maynier et François Cazor. Rares sont les articles sur le blocage du détroit d’Ormuz qui ne la mentionnent pas, comme à chaque fois qu’une crise fait plonger l’économie mondiale dans l’inconnu. Symbole de sa réussite, elle fait partie depuis 2025 des sources dites « secondaires » consultées par l’Organisation des pays exportateurs de pétrole pour vérifier les chiffres de production fournis par ses pays membres, et l’aider à fixer ses quotas.
L’entreprise, au chiffre d’affaires annuel de 300 millions d’euros, aime se définir comme un « Bloomberg du monde physique » qui donne des informations en temps réel sur les itinéraires des navires, leurs cargaisons, les stocks de matières premières, les taux d’utilisation de raffineries, ou les risques de congestion portuaire. Elle agrège pour cela près d’un millier de données, du rapport annoté à la main par un agent portuaire aux signaux de positionnement des navires, en passant par des images prises par satellite ou par drone.
« Notre plateforme fonctionne comme une raffinerie qui transforme des données brutes en informations à haute valeur ajoutée », explique M. Cazor. Les algorithmes de Kpler calculent ainsi la quantité de pétrole transportée par un navire à partir de sa ligne de flottaison, mesurée grâce à l’ombre de la coque sur la mer, ou de la durée passée à quai pour les chargements ou déchargements. Les flux de près de 40 matières premières sont cartographiés instantanément. Fini les rapports publiés par les douanes avec trois mois de retard.
« Kpler nous donne des yeux sur le marché, on voit comment les barils bougent, parfois on peut deviner qui les bouge, témoigne Charles Percheron, tradeur chez Gapuma, une société de négoce installée à Genève. La seule limite est temporelle, c’est-à-dire que les informations s’arrêtent au présent alors qu’un courtier sait par exemple si un bateau a été réservé pour transporter des matières premières au cours des prochaines semaines. » La plateforme, dont les 800 salariés sont répartis entre Houston, New York, Paris, Londres, Dubaï ou Genève, fournit ainsi une vision en temps réel de l’équilibre entre l’offre et la demande, ce qui permet d’anticiper les mouvements du marché. Des informations qui se paient cher : plusieurs dizaines de milliers d’euros par an.
La multiplication des crises a accéléré la croissance de l’entreprise. Il y eut d’abord la congestion portuaire et le chaos du commerce mondial pendant la pandémie de Covid-19, l’obstruction accidentelle du canal de Suez par le porte-conteneurs Ever-Given en 2021, puis l’attaque de navires par les rebelles houthistes en mer Rouge en 2023. Ces moments ont fait prendre conscience de la vulnérabilité des chaînes de valeur qui parcourent la planète. « Des industries entières ont réalisé qu’elles pouvaient se retrouver à l’arrêt à cause des ruptures d’approvisionnement, ce qui les a amenées à s’y intéresser de près », reconnaît M. Cazor. Les usines veulent savoir exactement où leurs matières premières se trouvent et en quelle quantité.
Parmi les 11 000 clients de la plateforme figurent aussi des tradeurs, des compagnies d’assurances, des organisations internationales ou des Etats. Car avec les récentes sanctions occidentales sur le pétrole russe, les informations sur l’origine des hydrocarbures sont devenues cruciales. Kpler a compris que ces informations intéressaient aussi les journalistes. Elle s’est offert de la visibilité en leur donnant accès à ses analyses et à ses bases de données, notamment le portail marinetraffic.com, qui suit les mouvements de navires dans le monde.
Mais il n’est pas toujours facile de tout cartographier. Les navires fantômes qui transportent clandestinement le pétrole russe, sous sanctions occidentales, ont pris l’habitude d’éteindre leurs transpondeurs pour disparaître des écrans radars. « Lorsqu’un navire ne donne plus sa position, on peut continuer à le suivre avec l’imagerie, car nous avons quasiment toutes leurs identités visuelles, détaille M. Cazor, mais c’est le jeu du chat et de la souris car de nouvelles techniques de camouflage apparaissent en permanence. » La dernière en date consiste à donner le positionnement et l’identité d’un autre navire en piratant son signal.
D’autres acteurs de la navigation n’aiment pas la transparence, comme les milliardaires qui voudraient que leurs yachts disparaissent des cartes de Kpler, par crainte qu’ils deviennent la cible des attaques iraniennes. Le site marinetraffic est-il utilisé par les gardiens de la révolution ? « L’Iran doit certainement le consulter et cela nous donne une certaine responsabilité, mais nous ne sommes pas les seuls à fournir ces informations », se justifie M. Cazor.
Kpler a les apparences d’une start-up… sans en être tout à fait une puisqu’elle ne perd pas d’argent et n’a jamais effectué de levée de fonds. Douze ans après sa création, l’entreprise, fondée par les deux ingénieurs français, qui est encore détenue, à plus de 50 %, par eux et les employés, n’est plus française. Elle est la filiale d’une holding enregistrée en Belgique, un pays connu pour offrir un régime fiscal favorable sur les dividendes et les plus-values sur actions.