Manuel Moses, directeur général de l’ATIDI : « la présente volatilité des routes maritimes impose à l’Afrique de mettre en œuvre des solutions endogènes »

 

Dans un contexte marqué par la recrudescence des tensions géopolitiques et la multiplication des zones maritimes à haut risque, l’assurance du transport maritime redevient un paramètre central de l’économie mondiale. La hausse des primes, voire l’introduction de clauses de non-assurance sur certains corridors stratégiques, menace directement la fluidité du commerce international. Pour l’Afrique, fortement dépendante des importations de produits énergétiques, de céréales ou d’engrais, ces évolutions représentent un défi majeur pour la stabilité des chaînes d’approvisionnement. Dans cet entretien, Manuel MOSES, directeur général de l’ATIDI (African Trade & Investment Development Insurance), décrypte les implications de ces turbulences et esquisse les pistes pour renforcer la résilience commerciale du continent.

On observe une hausse significative des primes d’assurance liées aux zones maritimes à haut risque. Quel pourrait être l’impact de cette inflation des coûts d’assurance sur les chaînes d’approvisionnement africaines, notamment pour les importations stratégiques comme l’énergie, les céréales ou les engrais ?

Bien qu’aucun pays africain ne soit un importateur direct de pétrole brut iranien, les disruptions qui affectent les exportateurs en Asie et au Moyen-Orient et la montée des cours mondiaux auront un impact profond sur les marchés africains. Les importations de pétrole raffiné en direction du continent sont à l’arrêt, ce qui crée de la volatilité pour de nombreuses économies africaines qui en dépendent. Les impacts seront multiples et variés, et les gouvernements à travers le continent devront évaluer pour combien de temps leurs réserves pourront satisfaire la demande locale et comment ils pourront gérer les inévitables hausses des coûts d’importation.  Un rapport de 2025 de l’ARDA (African Refiners and Distributors Association) met en lumière la dépendance dangereuse du continent sur les importations de produits pétroliers raffinés. Bien qu’elle soit un producteur important de brut, environ 70% des produits pétrolifères raffinés consommés en Afrique sont importés, notamment le gasoil et le diesel, qui sont principalement importés des pays du Golfe, de l’Inde et de l’Europe (Pays-Bas, Belgique, Espagne et Italie). Du fait de cette dépendance, toute disruption sur les corridors et les sites de production dans la région du Golfe entrainera vite des pénuries et une augmentation des coûts d’importation. Cela devrait affaiblir les monnaies locales, renforcer le dollar et accroître le coût de la dette externe. Ces tensions surviennent à un moment de léger mieux pour bon nombre d’économies africaines, où l’inflation retrouvait des niveaux plus gérables après une période de durcissement fiscal.

La situation naissante est similaire à celle imposée par la pandémie de Covid-19. Il est essentiel de développer des chaînes de valeur africaine pour minimiser la vulnérabilité des économies face aux chocs exogènes. La raffinerie Dangote au Nigéria, par exemple, est une alternative pour l’approvisionnement en produits raffinés, avec des risques d’acheminement minimes. De nombreux projets sont en cours pour permettre de protéger l’approvisionnement du continent dans divers secteurs clefs, en cas de crises internationales qui entraînent souvent pénuries, hausses des coûts etc. Le blocage du détroit d’Hormuz crée par ailleurs une opportunité de développer des chaines de valeur intra-africaines pour de nombreuses commodités, ce qui dynamisera le commerce intrarégional.

ATIDI dispose de produits d’assurance idéaux pour les financiers, les exportateurs et les entrepreneurs qui investissent dans des projets qui renforcent les chaînes de valeur et la résilience du continent face aux crises internationales.

Dans votre vision, le rôle d’institutions comme ATIDI est souvent décrit comme celui d’un catalyseur de confiance pour les investisseurs. Les mécanismes de garantie peuvent-ils aussi jouer un rôle pour stabiliser les flux commerciaux lorsque les assureurs privés deviennent plus prudents ?

Les crises internationales en cours vont inévitablement impacter les chaînes d’approvisionnement de nombreux pays africains. Cette instabilité des marchés poussera les investissements vers les valeurs refuges et freinera l’appétit pour les investissements dans les marchés émergents. L’appui d’ATIDI, qui est contre-cyclique, permet justement de poursuivre les échanges commerciaux et les investissements même durant les périodes de ralentissement ou de crise. Grâce à note notation élevée, nous couvrons certains risques directement, mais parvenons aussi à mobiliser les réassureurs et à syndicaliser la prise de risque. C’est essentiel pour continuer d’assurer les projets même durant les périodes de ralentissement économique, qui riment souvent avec une réduction de l’appétit pour la prise de risque. Nos relations solides avec nos États membres ainsi qu’avec notre marché nous permettent de soutenir les échanges commerciaux même en temps de crise. En outre, les innovations financières et les réformes dont nous soutenons la mise en œuvre permettent de continuer d’appuyer les gouvernements et les investisseurs privés de manière durable et prudente.

Avec l’intensification des tensions internationales et le retour du risque de guerre dans les calculs économiques, l’assurance devient presque un outil de souveraineté économique. L’Afrique est-elle suffisamment préparée pour gérer ce type de choc systémique ?

ATIDI couvre les risques sur les marchés africains que les assureurs internationaux ne parviennent pas à couvrir. Nous sommes le leader dans ce domaine, et avons été créés pour remplir ce rôle. ATIDI fournit de l’assurance, de la co-assurance et de la réassurance qui permettent aux investisseurs de s’engager plus facilement en Afrique et de réduire la dépendance du continent sur des assureurs internationaux. 

Nos interventions offrent des solutions d’assurance locales, renforcent notre autonomie et facilitent les investissements qui sont le moteur de la souveraineté économique africaine. Nous ne sommes pas en concurrence avec les assureurs locaux. Au contraire, nous les soutenons en leur apportant une capacité supplémentaire pour les prises de risque complexes. Au moins 51% de notre capital doit être détenu par des États membres africains. De fait, nous œuvrons en priorité en Afrique et pour l’Afrique. Notre appui au Programme régional de garantie du transit douanier (RCTG) illustre bien cette approche. Le RCTG contribue à réduire les coûts et les délais de transport transfrontalier à travers l’Afrique grâce à une garantie unique, et ainsi à soutenir l’intégration économique sur le continent. 

En couvrant les risques de non-paiement par les États, ATIDI renforce la confiance des investisseurs et offre des solutions alternatives à celles d’assureurs internationaux. C’est ce qui fait de nous un des maillons essentiels du financement du développement. 

La mise en œuvre de la ZLECAf repose sur la fluidité du commerce intra-africain. Dans un monde où les routes maritimes deviennent plus incertaines, voyez-vous une opportunité pour renforcer les corridors logistiques et les mécanismes d’assurance régionaux africains ?

Absolument. La présente volatilité des routes maritimes impose à l’Afrique de mettre en œuvre des solutions endogènes et d’accélérer le développement de corridors logistiques sur le continent tout en offrant des mécanismes d’assurance, deux éléments fondamentaux pour réussir la mise en œuvre de la ZLECAf. Ceci dit, cette urgence existait avant même la crise actuelle.

Les disruptions des roues maritimes que nous connaissons en moment mettent en lumière le risque qu’encourt le continent de par sa dépendance sur des chaînes d’approvisionnement extérieures. Cela devrait accélérer la mise en place d’infrastructures logistiques africaines, qui réduiront les coûts et renforceront l’autonomie de notre région. Il est urgent de connecter les principaux hubs commerciaux du continent par des routes, des voies ferroviaires ou maritimes. Il faudrait, par exemples, renforcer des infrastructures telles que le corridor Abidjan–Lagos ou encore celui reliant Mombasa et Kigali. Il faut également améliorer le transit aux frontières en proposant des solutions comme une garantie unique valable sur l’ensemble du continent ou encore un guichet unique douanier, qui réduiront les temps de transit et de fait les coûts logistiques. Il faut enfin investir plus dans les ports, les ports secs, les entrepôts, les chaînes de froid etc. pour améliorer la capacité à gérer l’accroissement du trafic intra-africain.

Renforcer les solutions d’assurance africaines pour mieux faire face aux chocs exogènes est une urgence qui existait bien avant la crise actuelle. Il faut plus de collaboration sur les marchés de l’assurance et de la réassurance africains. Cela permettra de syndicaliser – et donc d’augmenter – les capacités de couverture, de fournir des solutions adaptées aux besoins locaux et de renforcer la résilience face aux crises à venir. 

 Enfin, dans un scénario où plusieurs zones maritimes stratégiques deviendraient difficilement assurables, pensez-vous que l’Afrique devra repenser sa stratégie commerciale globale – notamment en renforçant l’intégration régionale, les infrastructures terrestres et les assurances de développement ?

Au-delà des tensions internationales actuelles, l’Afrique doit dynamiser ses flux commerciaux internes et accroître l’accès aux marchés entre pays africains.  Cette priorité ne saurait être liée au contexte géopolitique actuel. Elle est fondamentale pour l’émergence économique durable du continent. Et des solutions d’atténuation des risques comme les nôtres sont incontournables pour garantir le développement du continent, en période de croissance ou de crise.

Source : FA