La triste raison pour laquelle nous avons largement sous-estimé l’espérance de vie des baleines
14 janvier 2026
14 janvier 2026
Pendant longtemps, les scientifiques pensaient que les baleines ne vivaient que quelques dizaines d’années. Mais des recherches récentes suggèrent que certaines espèces pourraient largement dépasser le siècle. Cette découverte change notre regard sur ces géants marins et soulève une question : pourquoi ne l’avions‑nous pas découvert plus tôt ? La réponse tient autant à l’histoire humaine qu’aux difficultés scientifiques.
Mesurer l’âge d’une baleine est compliqué. Les chercheurs utilisent notamment des bouchons auriculaires, qui se forment en couches annuelles dans le conduit auditif de l’animal, un peu comme les anneaux d’un arbre. Mais les individus les plus âgés ont souvent été identifiés grâce à des objets retrouvés dans leur graisse. En 2007, un harpon fabriqué en 1885 a ainsi été découvert dans la graisse d’une baleine boréale, montrant qu’elle avait plus de 200 ans.
L’équipe de Greg Breed, de l’Université de l’Alaska Fairbanks, a étudié les baleines franches et montré qu’elles pouvaient vivre bien plus longtemps qu’on ne le pensait. Greg Breed expliquait ainsi dans une étude publiée sur le site de l’université : « Nous ne savions pas comment déterminer l’âge des cétacés à fanons avant 1955, c’était juste à la fin de la chasse industrielle. Le temps que l’on comprenne, il ne restait presque plus de vieilles baleines à étudier. Alors nous avons supposé qu’elles ne vivaient pas si longtemps ».
Mais grâce à des modèles informatiques, Greg Breed et ses collègues ont réussi à estimer l’âge théorique des espèces. Ainsi, les baleines franches australes pourraient dépasser 130 ans. Quant aux baleines franches de l’Atlantique Nord, alors qu’ils pensaient que ces géantes des mers ne vivaient qu’environ 22 ans, les résultats montrent qu’elles pourraient en réalité vivre 100 à 150 ans… si elles n’avaient pas été décimées par la chasse.
Greg Breed et son équipe ajoutent : « La chasse industrielle à la baleine, qui a pris fin il y a seulement 60 ans pour la plupart des espèces, aurait exigé que les individus âgés aujourd’hui de plus de 100 ans aient survécu à au moins 40 ans de chasse intensive, et les individus de plus de 150 ans auraient dû survivre à 90 ans de cette même chasse intensive« .
Une autre technique, la racémisation de l’acide aspartique, permet de « dater » les baleines en mesurant des transformations chimiques dans le cristallin de l’œil. Mais trouver des individus âgés reste difficile, souvent au prix de prélèvements létaux, ou grâce à la chasse et aux échouages.
Quand les individus âgés disparaissent, ce n’est pas seulement la population qui s’appauvrit, c’est aussi le savoir vital qu’ils transmettent aux jeunes. Greg Breed explique ainsi qu’« on se rend de plus en plus compte que la restauration des populations ne se limite pas à la simple biomasse ou au nombre d’individus. Il s’agit du savoir que ces animaux transmettent à la génération suivante« . Les baleines âgées enseignent des stratégies de survie que les plus jeunes observent et reproduisent. Sans elles, la transmission culturelle et comportementale est rompue, mettant en danger l’avenir des populations.
Même après l’arrêt officiel de la chasse en 1986, d’autres pressions humaines – pêche, chalutage, collisions avec les navires, filets fantômes, bruits océaniques – continuent de freiner la reconstitution des populations. « Pour atteindre des populations saines incluant des individus âgés, la récupération pourrait prendre des centaines d’années. Pour des animaux qui vivent 100 ou 150 ans et ne donnent naissance qu’à un petit survivant tous les dix ans, une récupération lente est à prévoir », avertit Greg Breed.
La longévité réelle des baleines est donc bien plus grande qu’on ne l’imaginait. Mais l’histoire humaine a effacé les témoins les plus âgés, et avec eux, une part essentielle de la mémoire et des stratégies qui assurent la survie des générations futures.